"LES SAISONS DE LA DANSE"
OCTOBRE 1999

"Aubry Renoue"

Sa musique est dans toutes les oreilles. Elle a accompagné la plus grande partie des créations de Carolyn Carlson et celle de Philippe Genty mais les rythmes répétés et entêtants de René Aubry ont aussi conquis les réalisateurs de cinéma ou de la publicité. Ce musicien comblé renoue avec la scène pour une grande tournée. Il avait accompagné la grande Carolyn mais évitait depuis le contact avec le public.

Découverte avec une figure essentielle de la danse mais qui ne danse pas.Comme tous les adolescents de sa génération, René Aubry se met à 15 ans à la guitare, l'instrument fétiche des années soixante-dix. Il apprend seul, mais ses maîtres s'appellent Léonard Cohen, Georges Brassens, Bob Dylan. À sa majorité, il quitte ses Vosges natales, direction Paris : il rejoint son frère, qui lui s'essaie à la chanson. Il vient tenter sa chance comme musicien, répète avec son frère dans des groupes de rock mais sent vite que ce genre ne lui correspond pas. Pour vivre, il trouve des petits boulots, travaille comme technicien dans des théâtres.IL entre ainsi en 1978 à l'Opéra de Paris en tant que régisseur pour un spectacle de Carolyn Carlson, alors étoile-chorégraphe. Son regard s'arrête sur la danseuse, fasciné par l'extraordinaire fluidité de ses gestes, happé par l'émotion qui surgit de ses élans brisés dans de soudains ralentissements, saisi par la fragilité du corps à la limite du déséquilibre.

Il découvre également la musique de John Surman, tellement différente de ses références d'alors, le rock et la chanson, et qui lui révèle les formidables possibilités de l'instrumental. Il observe aussi au fil des jours le travail de Carolyn Carlson avec Igor Wakevitch qui écrit la partition du ballet en préparation.Lui, l'autodidacte qui n'avait jusqu'alors jamais osé penser à la composition, emprunte un magnétophone à l'Opéra, bricole une maquette avec quelques-uns de ses morceaux et la fait écouter à Carolyn Carlson. Peut-être parce qu'il ne sait pas lui dire autrement la puissance de ce qui est né en lui lorsqu'il l'a vue évoluer sur scène. Parfois, il s'étonne encore de son incroyable culot... et de la suite : elle lui demande en effet une création pour son prochain solo, qui marque le début de 15 ans de complicité et de travail commun. Après Cypher aux Bouffes du Nord, il conçoit notamment la musique de Blue Lady, créée en 1982 à la Fenice de Venise où Carolyn Carlson est invitée pour trois ans, puis, de retour à Paris, viennent Steppe en 1990 et Signes en 1997.Une profonde connivence s'installe entre eux, sans doute parce que tous deux partagent la même sensibilité, vibrent au rythme des mêmes images poétiques. René Aubry commence à utiliser le synthétiseur, joue avec les sonorités, combine les instruments - accordéon, cuivres, piano, mandoline et bien sûr guitare - sur des thèmes simples, des structures très rythmiques. Il part de l'émotion et puise son inspiration aussi bien dans les musiques ethniques, le classique que chez Philip Glass ou Nino Rota. De ses mélodies surgissent des moments de poésie secrète, une mosaïque de sensations furtives mais tenaces d'où émergent des mondes parallèles, La trace de souvenirs enfouis, une tendresse délicate une légèreté rêveuse et ludique. Un univers qui entre en résonance avec la danse de Carolyn Carlson lorsqu'elle évoque le parcours intérieur de personnages au travers d'une kyrielle de sentiments aussi ténus qu'intenses.

René Aubry aime ces échanges avec un autre imaginaire, cet enrichissement mutuel. L'exigence d'un regard extérieur sur son travail exalte son inventivité, le pousse à aller plus loin dans l'exploration. C'est ce qui l'amène à collaborer avec Philippe Genty en 1989 sur Dérives puis, en 1995, sur Ne m'oublie pas. Il signe également des bandes originales de film : La révolte des enfants, de Gérard Poitou-Weber (1991) et Killer Kid, de Gilles de Maistre (1994). En fait, René Aubry ne s'engage dans un projet que si le rêve peut se déployer, si le sens n'est pas imposé et figé par l'auteur. Cela l'amuse d'ailleurs que ses musiques soient souvent choisies pour des génériques d'émissions de télévision, tellement loin des images qu'il avait en tête quand il composait.Pour l'interprétation de ses morceaux, il est plus solitaire. Il fait rarement appel à des musiciens et préfère réaliser lui-même ses disques, chez lui, seul avec ses machines et ses micros. Il faut avouer aussi que les budgets alloués à la bande-son dans les ballets ne sont pas bien riches. Mais, il revendique son côté artisan et assume son tempérament introverti.Parallèlement à ses collaborations pour la danse, le cinéma et le théâtre, il poursuit son activité discographique, un travail de réécriture des musiques composées pour les spectacles.

Au début des années quatre-vingt, il enregistre son premier vinyle (dans sa cuisine pour une question d'acoustique). Il fait le tour des maisons de disques avec et se voit claquer la porte au nez. Tant pis. Il produira dès lors lui-même ses albums, soutenu à partir de 1988, par son ami Jacques Marbehant. Et tant mieux, parce qu'il échappe ainsi à la pression des producteurs, préserve sa liberté et son indépendance, deux valeurs sacrées pour lui.Pour son dernier CD, Plaisirs d'amour, René Aubry compose sans perspective de spectacle, donc sans être adossé à la vision artistique d'un autre. Indirectement, il affirme l'identité de son style musical face à la chorégraphie. Au départ, il veut réaliser un album de chansons. Mais aucune proposition des paroliers qu'il rencontre ne le séduit totalement. Pourquoi ne pas écrire les textes lui-même alors ? Pudique, René Aubry préfère le solfège à l'alphabet. Déjà en 1978, quand régisseur à l'Opéra de Paris il avait dû remplacer un figurant qui déclamait quelques mots sur scène (à cette époque, tout le monde faisait un peu de tout dans la compagnie Carlson), il s'en était sorti en jouant des notes au violon. Rien à faire, parler ce n'est pas son truc. Le sous-titre " chansons sans paroles " traduit d'ailleurs bien la couleur de sa musique : de "petites histoires que l'on raconte au enfants", selon l'expression de Lorenzo Mattoti, qui a dessiné la pochette du disque. Si René Aubry déteste l'anecdotique et le convenu, il se reconnaît dans l'idée de narration. Discret, modeste il faut souvent aller le déloger de son univers. La scène ? Cela ne le tentait pas. Non pas que le plateau lui fasse peur : il avait déjà accompagné Carolyn Carlson sur les scènes les plus prestigieuses du monde. L'adaptation de ses musiques, interprétées essentiellement avec des machines, lui semblait complexe et bien peu intéressante pour le public.

Finalement, en 1994, Philippe Nahon, directeur du Festival de musiques nouvelles " Time Zones " à Bari (Italie) réussit, à force d'opiniâtreté, à le convaincre de tenter l'expérience et met à sa disposition un orchestre de chambre. Mais ce coup d'essai ne se révèle pas très concluant. René Aubry se sent mal à l'aise en soliste parmi 25 musiciens. Pourtant, l'idée fait son chemin. Lui qui est resté pendant des années dans l'ombre du nom de Carolyn Carlson, éprouve maintenant de plus en plus le besoin de se confronter directement au public, de savoir si sa musique peut exister sur scène indépendamment, de se faire connaître au-delà du milieu de la danse.

Au printemps dernier, il se décide à essayer une dernière fois. Il réunit six instrumentistes pour préparer un concert au Café de la danse à Paris. Cette atmosphère intimiste lui convient. Il aime sentir qu'il apporte du plaisir au spectateur, prend goût à la présence chaleureuse des gens dans la salle. Du coup, il continue, tourne à l'étranger. Rendez-vous cet hiver à Paris.

Gwénola David
Futurs concerts
Revue de Presse sur les concerts
"René Aubry, en Concert", par "Le Monde", du 2 Juin 1999
Le Concert en Janvier 2000, à l'Auditorium Saint Germain

René Aubry, biographie détaillée

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