MERCREDI 2 JUIN 1999

CULTURE

 René Aubry porte sa musique sur scène

Le guitariste, qui compose pour des chorégraphies, des spectacles et des films,
sera au centre d'un petit orchestre au Café de la danse, à Paris

"Cette fois, je sors de ma caverne." De fait, on n'aura jamais tant vu René Aubry que dans les semaines à venir. Musicien autodidacte, guitariste, joueur de clavier, chanteur du murmure plus que de la déclamation, compositeur de pièces instrumentales fondées, sur le modèle refrain-couplet, René Aubry s'installe trois jours au Café de la danse, à Paris, avec six musiciens avant d'autres rendez-vous en province et dans quelques pays européens.Lui que l'on aperçoit à peine sur les pochettes de ses disques, dont la musique a souvent été écrite pour d'autres, des chorégraphes (Carolyn Carlson), des spectacles (Philippe Genty), le cinéma, se retrouve sous les feux, pas trop éclatants toutefois, des projecteurs.Cet homme discret, sans qu'il soit possible de saisir si c'est par hasard, par vocation ou par nécessité pour se protéger des secousses de la ville, s'était déjà risqué à donner un corps et un visage à ses créations avec vingt-cinq musiciens lors du festival Times Zones de Bari, en octobre1994. La ville des Pouilles italienne recevait en même temps Philip Glass, David Byrne, Nusrat Fateh Ali Khan. Presque pas de trac, un triomphe, l'envie dans 1a dynamique de cette réussite de remonter le projet.En France, les producteurs privés ont hésité, les scènes nationales aussi. L'écriture de la musique de Signes pour Carolyn Carlson l'a occupé, la préparation et l'enregistrement du récent Plaisirs d'amour a suivi. "Dans cet enregistrement, explique René Aubry à la fin d'une répétition, j'avais délaissé les machines, les claviers, je n'étais plus seul comme précédemment. Le désir de voir si ma musique pouvait être intéressante sur scène est revenu. Ce n'est pas une musique de virtuose, ni quelque chose de spectaculaire."


René Aubry : "Ce n'est pas une musique de virtuose ni quelque chose de spectaculaire."

CARNAVAL ET MANDOLINES

Né en 1956, René Aubry a grandi dans les Vosges. En 1978, il est régisseur pour Carolyn Carlson. Il se décide à faire entendre des séquences musicales à la chorégraphe dont il va devenir l'un des compositeurs réguliers. Il y a ensuite un séjour à Venise, de 1980 à 1983, dont Aubry garde un souvenir vivace. Dans certains de ses morceaux, on peut imaginer un carnaval emporté par les mandolines, des petits jours de brume sur la lagune, le mystère d'un visage féminin caché derrière un masque. A propos d'Aubry reviennent souvent les mots de romantisme, rêverie, séduction qui pourraient emmener sur une fausse piste. L'homme n'a rien du compositeur au regard perdu vers le lointain, en unique communication avec les muses. Il sait rire, aime voyager, peut se montrer incisif, observe le monde, les hommes.Depuis 1988, René Aubry a enregistré à peu près un disque par an. Jacques Marbehant, fondateur du label Hopi Mesa, producteur et ami s'amuse de l'énigme qu'Aubry peut représenter pour les marchands de recettes toutes faites. Sa musique instrumentale, sans étiquette qui prend ce qui lui est nécessaire dans la chanson, le jazz, les musiques traditionnelles ou la musique répétitive a du succès, beaucoup de succès même. La France l'écoute, l'Italie, la Grèce, l'Allemagne aussi. Les disques de René Aubry sont tous régulièrement repressés. Steppe, musique de ballet pour Carolyn Carlson, avance ainsi tranquillement vers le "disque d'or", qui récompense en France 100 000 ventes.L'orchestre de René Aubry a bénéficié d'une quinzaine de jours de répétitions. Pour la plupart des musiciens, c'est un luxe qui n'arrive quasiment jamais en dehors des productions de grosse variété ou dans les orchestres attachés aux institutions de1a musique classique. Aubry et Marbehant sont allés entendre des musiciens sur scène, ont pris des conseils de proches, passé des petites annonces.L'ancien solitaire a finalement constitué un petit effectif de six instrumentistes. Il y a le pianiste Stefano Genovese, qui en une semaine connaissait la totalité du répertoire prévu, le polyinstrumentiste (clarinette, hautbois, guitare...) Daniel Beaussier, le contrebassiste Marc Buronfosse, le violoniste Jean-Marc Ladet, le guitariste. Marco Quesada et le percussionniste Antoine Blainville. Ils viennent d'un peu toutes les musiques, aiment jouer sans exclure aucun style, ou genre."Je suis resté assez fidèle aux compositions en supprimant des éléments qui tenaient trop au collage au au bizarre pour le bizarre. J'ai pensé au compositeur grec Manos Hadjidakis qui amenait de la même manière ses compositions sur scène en n'en gardant que l'âme, l'essence."Au Café de la Danse, dans un rapport scène-public qui reste humain, René Aubry a le sentiment que sa musique pourra exister. II n'est pas encore prêt à une trop grande foule. Un kiosque à musique de square ou de parc lui plairait, même avec des gens qui ne font que passer ou ne s'arrêtent qu'un temps. L'air libre est un bien précieux qui lui ferait accepter un peu d'inattention.

Sylvain Siclier

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