RENÉ AUBRY
"PLAISIRS D'AMOUR"

(Chansons sans paroles)
par Laurent Métayer
Introduction
Il est un domaine important, parmi le vaste territoire des musiques progressives, que Big Bang n'a pas encore vraiment abordé : celui de l'illustration sonore. Evidemment, une multitude d'oeuvres chroniquées dans nos pages pourraient satisfaire à cette démarche. Mais si nous ne les avons pas envisagées sous cet angle, c'est parce qu'elles n'ont pas pour la plupart, à notre connaissance en tout cas, eu la possibilité d'exploiter concrètement leurs qualités suggestives. La réputation des médias n'est plus à faire. Bénéficier de leur choix tient toujours un peu du miracle lorsqu'on s'apparente de près ou de loin au mouvement progressif actuel.
Pourtant, l'usage de ce type de musique n'a pas son pareil pour valoriser l'image. Cela, tous les professionnels de l'audio-visuel le savent parfaitement. Aussi, à défaut de faire appel à du sang neuf de façon régulière, et par là même révéler au grand public la vitalité d'un courant musical ignoré, ils préfèrent le plus souvent perpétuer l'exploitation outrancière des vieilles gloires progressives comme seules valeurs sûres.
Remarquons, au passage, que les musiciens progressifs et électroniques, habituellement décriés comme inexorablement liés aux années 70, sont pourtant bel et bien exploités sans le moindre scrupule pour vendre des images actuelles. Et si le petit écran ne rechigne pas à user jusqu'à la corde les "classiques» des Vangelis, Mike Oldfield, Tangerine Dream et autres Pink Floyd, notamment pour l'illustration des documentaires, il est aussi plus prompt à piocher dans le répertoire récent de ces formations qu'à en découvrir de nouvelles qui n'aient pas fait leurs preuves ailleurs. Seule la mode "New Age" a, de façon significative (mais à vrai dire passagère), poussé à la recherche de talents inédits, mais "audiovisuellement corrects".
Maintenant, il est difficile d'en vouloir aux spécialistes de l'image de ne pas prospecter davantage au-delà de leurs horizons habituels, dans la mesure où la plupart des musiciens progressifs paraissent mépriser ou ignorer ces débouchés potentiels. Le succès de quelques exceptions, même s'il laisse étrangement le milieu progressif indifférent, prouve que l'illustration sonore constitue bien un domaine autonome ou peuvent évoluer avec bonheur des musiciens de sensibilité progressive.
Bien sûr, on peut considérer que faire la musique de "Navarro" ne permet pas à des musiciens de la trempe de Janik Top ou Serge Perathoner d'exprimer au mieux leur talent, mais cette démarche, qu'on peut associer à un compréhensible besoin de rémunération, n'en est pas forcément pour autant toujours dénué d'intérêt artistique. Du théâtre au cinéma, en passant par les génériques et la publicité, de multiples possibilités, plus ou moins lucratives, sont offertes aux musiciens, pour peu qu'ils veuillent bien se soumettre à une quantité variable de paramètres extra-musicaux (qui peuvent aller, il faut bien le dire, jusqu'à l'extra-artistique total).
Cependant, attention : un certain mépris des contraintes, comme la légitime méfiance vis-à-vis des médias et de l'argent trop facile, cachent aux yeux de nombreux musiciens un horizon beaucoup plus dégagé qu'il n'y paraît. Opter pour l'illustration sonore n'implique pas forcément le sacrifice de la liberté de création. Au contraire, cela peut parfois en être le tremplin. Un groupe comme Art Zoyd, par exemple, s'accommode fort bien des contraintes de la commande, dans le registre pourtant très difficile des musiques nouvelles.
Bref, le cinéma, le théâtre, le ballet, les spectacles de rue, etc,...., autorisent réellement des créations audacieuses et, à ce titre, le cas de René Aubry se révèle tout à fait exemplaire. En effet, s'inscrivant dans ce type de configuration "culturelle", ses oeuvres de commande connaissent parfois une seconde exploitation, notamment auprès de la radio et de la télévision. La multiplication des génériques tirés de ses compositions, ainsi que leur usage intensif pour l'illustration de documentaires, témoignent d'un succès assez phénoménal, pour un musicien qui pourtant n'a jamais fait de concessions. Faire la musique qu'on aime, et en vivre dignement, n'est-ce pas là le rêve avoué de la plupart des musiciens progressifs ?
Il n'y a aucune raison à confiner la réussite d'un René Aubry dans un étiquetage de toute façon incertain. La scène progressive n'a aucun intérêt à continuer à s'identifier d'après un supposé fatal insuccès qui serait le prix à payer pour une totale liberté. Bien au contraire, il faut considérer que de sa multiplicité, il demeure la possibilité de combler des créneaux vacants. Hopi Mesa est sans aucun doute, à ce niveau, le label le plus clairvoyant, puisque tous ses poulains (René Aubry, Jean-Philippe Goude, Henry Torgue et Serge Houppin) oeuvrent chacun à leur manière avec succès dans l'illustration sonore sans rien sacrifier à la qualité de leur musique.
Pour autant, s'il nous est apparu intéressant d'introduire ce dossier sur René Aubry sous cet angle inhabituel, il serait injuste de réduire son oeuvre à ce seul aspect. Outre les spécificités du parcours de cette musique atypique, c'est bien de sa musique que nous traiterons au cours de cette première partie, une musique qui, il faut le souligner, est conçue pour fonctionner pleinement sur chaque album sans aucun support ,visuel. A côté de la providentielle réussite d'un Dan Ar Braz dans la veine traditionnelle, voilà donc un autre itinéraire peut-être moins tapageur, mais tout aussi gratifiant et riche d'enseignements dans un autre domaine qui ne saurait demeurer ignoré de tout mélomane ouvert qui se respecte.
Naissance d'un compositeur
René Aubry est autodidacte. Provenant d'un milieu modeste et non-musicien, c'est par ses propres moyens qu'il apprit la guitare vers 14-15 ans, en s'imprégnant de folk et des meilleurs paroliers du moment (Dylan, Cohen, Brassens...).
Ce domaine de la chanson l'a d'ailleurs à ce point nourri durant sa jeunesse qu'il en garde aujourd'hui le goût, tout en regrettant beaucoup l'actuelle baisse de qualité. C'est sans aucune prétention de compositeur qu'il est d'abord monté à Paris, quittant ses Vosges natales, pour jouer avec son frère qui voulait monter un groupe. Son ambition se limitait alors à devenir un bon guitariste.
Tout a réellement commencé avec la rencontre d'un personnage-clé : l'illustre chorégraphe Carolyn Carlson. Aubry est d'abord rentré dans sa compagnie en tant que régisseur. "J'ai ressenti un véritable choc en la voyant danser sur les partitions de John Surman et Igor Wakevitch. J'ai compris, soudain, ce qu'il était possible de faire avec un "instrumental",..."
C'est aussi à cette époque qu'il découvre d'autres formes musicales qu'il ne soupçonnait même pas (Glass, Nyman, Riley .. ).C'est en fait cette prise de conscience de l'immensité de l'espace musical, et du "champ des possibles", qui lui donne l'envie de composer. Cela se concrétisera par un premier album, René Aubry, autoproduit en 1983, à Venise, dans sa cuisine (pour une question d'acoustique !). Ce disque vinyle n'est plus disponible aujourd'hui, selon la volonté de son auteur. On peut s'étonner de cette décision, car outre son intérêt historique, ce premier pas discographique est, en effet, d'une qualité fort honorable. En fait, dès le second LP, Airs Dans L'Air (1987), tout parait déjà en place, à tel point qu'il n'y aura, d'une certaine manière, plus d'évolution significative, mais seulement l'expression d'un musicien qui donne à chaque fois un peu plus de lui-même dans une configuration qu'il a choisie et qui lui ressemble.
Par conséquent, seul ce fameux premier album nous renseigne sur ses tâtonnements. La guitare des débuts y est effectivement dominante, et si l'électronique (synthétiseurs, échantillonneurs ... ) fait son apparition, c'est essentiellement la performance du guitariste que l'on retient. Les influences des compositeurs précédemment cités y apparaît plus évidente, même si l'on sent derrière une volonté de la transcender. Bref, aussi jolie soit l'esquisse, son retrait n'a pas trop d'importance. L'oeuvre définitive est si dense et fournie qu'on peut se passer du cheminement. La rapide maturité du compositeur n'en apparaît que plus impressionnante. Et puis, pour limiter un tant soit peu les regrets, un titre, "Vendredi 13", figure sur le CD Libre Parcours, qui reprend par ailleurs la quasi intégralité d'Airs Dans L'Air.
Avec ce second opus, René Aubry décide de prospecter auprès des maisons de disques. "Mais quand j'ai vu les réponses négatives, ou une positive mais où l'on me proposait de mettre de la batterie, du chant en français, et toutes sortes de choses afin de me couler dans le moule, je me suis dit tchao, je ferai ça tout seul, je ne sais pas comment, je vais sûrement m'endetter, mais je le ferai ... ".
Hopi Mesa : la concrétisation d'un projet
Ainsi, il va d'abord investir son propre argent, jusqu'au jour où Jacques Marbehant, futur fondateur du label Hopi Mesa, l'entendra par le plus grand des hasards sur son autoradio. C'était exactement ce qu'il recherchait, il contacta donc aussitôt Aubry. "On a fait du chemin ensemble. Bien sûr, il me donne des conseils, mais ce sont des conseils d'ami. Il y a un respect mutuel. je sors un disque quand j'en ai envie. Je travaille artisanalement en toute liberté. Je n'ai pas changé d'un iota depuis que j'ai fait mon premier vinyle. Si des gens de chez Sony venaient frapper à ma porte, il faudrait qu'ils me proposent quelque chose de sacrément génial pour que je change ma manière de travailler. La promotion liée aux maisons de disques m'agace le plus souvent. Je suis notamment allergique aux clips et aux émissions à la con ... ".
Le CD Libre Parcours coïncide en 1988 avec la création d'Hopi Mesa, d'abord pour une activité d'édition, puis en tant que véritable label à partir de 1992. C'est aussi l'inauguration d'un nouveau support : le disque compact, qui arrive à point pour mettre en valeur l'impressionnante qualité sonore déployée.
De 1988 à 1998, neuf albums verront ainsi le jour :
- Libre Parcours (1988), dont les différents titres sont issus des premières musiques pour les spectacles de Carolyn Carlson, ou pour deux autres de Philippe Genty, et dont "Vendredi 13 ", extrait du premier album.
- Dérives (1989), musique conçue pour un spectacle de Philippe Genty, auteur, metteur en scène et marionnettiste inclassable qui, comme René Aubry, fait fi des étiquettes, ses spectacles dépassant les frontières entre les arts et les genres.
- Steppe (1990), musique pour un ballet de Carolyn Carlson, dont le morceau-titre connut la célébrité en tant que générique de l'émission TV de Mireille Dumas, "Bas Les Masques".
- La Révolte Des Enfants (1991), musique du film du même nom, réalisé par Gérard Poitou-Weber, sorti en versions cinéma et téléfilm.
- Après La Pluie (1993), écrit sans perspective de spectacle, mais certains titres seront néanmoins utilisés pour "Dont Look Back", solo de Marie-Claude Pietragalla, chorégraphie par Carolyn Carlson, et d'autres seront utilisés pour le spectacle "Ne M'Oublie Pas" de Philippe Genty.
- Killer Kid (1994), musique pour le film de Gilles de Maistre.
- Ne M'Oublie Pas (1995), musique pour le spectacle de Philippe Genty, sans les titres déjà présents sur Après La Pluie.
- Signes (1997), un ballet de Carolyn Carlson créé à l'Opéra Bastille, musique originale de René Aubry.
- Plaisirs d'Amour (1998), "Chansons sans Paroles"
Spécificités d'une oeuvre originale
L'analyse séparée de chacun de ces albums mettrait sans doute en lumière leurs particularités respectives. Il apparaît pourtant plus important de mettre en avant l'unité qui les fédère, chacune faisant transparaître toute l'originalité de leur compositeur. D'ailleurs, il faut aussi signaler qu'il y a souvent, au sein d'un même album, plus de différences entre deux morceaux qu'il n'y en a entre la couleur globale des différents CD.
Cette variété ne remet pas en question leur cohésion, simplement leur géniteur a une vision très large, et se refuse à compartimenter les multiples facettes et spécificités de son oeuvre. Ainsi, chaque album peut être considéré comme représentatif, même si chacun s'avère en même temps différent. Non seulement la continuité apparaît logique de l'un à l'autre, mais de plus chaque nouvelle pièce intègre à des niveaux divers les précédentes, des points étant fréquemment édifiés, les rendant interdépendantes comme autant de pièces d'un même puzzle figurant le portrait du musicien lui-même. Ces thèmes, qui traversent les différents CD comme des sortes de mémoires ou de clins d'oeil, René Aubry les compare un peu à Rastignac, personnage qui, dans l'oeuvre de Balzac, réapparaît (tout en évoluant) d'un roman à l'autre. Il avoue cependant ne pas se l'imposer : "Cela me vient naturellement".
Quant à la déclinaison des thèmes, il la considère nécessaire, notamment pour la musique de film, et revendique clairement pour tous ses albums une certaine homogénéité autour de deux ou trois morceaux "cousins". Ainsi, même si jusqu'à présent ses morceaux ne sont jamais très longs, ses conceptions ne sont pas très éloignées de celles qui président à la construction des "suites" qui réussissent si bien aux meilleures formations progressives. D'ailleurs, il n'exclut pas de franchir un jour le pas, dans le cadre d'une création avec l'orchestre philharmonique d'Italie qui préserverait son originalité musicale.
Il est en fait assez difficile de décrire la musique de René Aubry, tant elle s'avère personnelle et originale. On peut bien évoquer certaines influences qui, effectivement peuvent transparaître ça et là. Lui-même cite volontiers Leonard Cohen, Philip Glass, Ennio Morricone ou Manos Hadjidakis, de même qu'il reconnaît une certaine proximité de vues avec le Penguin Café Orchestra de Simon jeffes. Mais il souligne plus encore son ouverture à toutes les musiques classiques ou ethniques, qui lui permettent d'échapper aux tiroirs. Ainsi, sa classification s'est avérée des plus aléatoires, allant dans les Fnac des bacs jazz ou musiques nouvelles à ceux de la "New Age" pour finir aujourd'hui en "musique contemporaine"...
"Mon influence majeure, ce sont d'abord les musiques ethniques et folkloriques de tous les pays confondus. Ce sont des musiques authentiques, sans calcul. je ne vois pas pourquoi en France on ne ferait que des copies de musique anglo-saxonne. Moi, je fais ce qui me vient, mon folklore, mon blues à moi. Je pense que si les gens faisaient davantage ce qu'ils ont envie de faire, ils seraient plus originaux, et puis il faut aussi se creuser la tête. Partir d'un rythme de batterie et plaquer dessus trois accords ne suffit pas. J'essaie, moi, de trouver des choses que me sont propres, et c'est en ce sens que j'ai l'impression de faire aussi quelque part de la recherche".
En fait, Aubry ressemble un peu à un viticulteur qui, pour produire un très grand vin,associe différents cépages. Les multiples musiques qui peuvent l'influencer comptent moins pour lui que les effets sensitifs et émotionnels qu'ils peuvent avoir, comme le passage de la joie à la peine contenu dans le folk irlandais ou le flamenco.
Ce sont précisément ces effets qu'il cherchera à retrouvent, en les alternant ou en les mêlant, procurant de fait à sa propre musique une sophistication directement liées à la complexité des sensations éprouvées. C'est aussi parce qu'elle s'adresse aux sentiments que cette musique génère si facilement les images.
"Je ne cherche pas à être original à tout prix, mais je revendique une certaine richesse et donc une certaine recherche. A partir de là, il faut donc que ça débouche sur quelque chose qui surprenne. Combien de bouts d'essai j'ai mis à la poubelle parce que ce n'était pas suffisamment moi ?... Aujourd 'hui, le matériel est de moins en moins cher et de plus en plus performant. Il faut d'autant plus se creuser le chou !".
Laurent Métayer![]()
"Plaisirs d'Amour", Revue de Presse
"Plaisirs d'Amour", par le "Monde de la Musique"
Plaisirs d'Amour, par Robert Briatte
"Plaisirs d'Amour", par "Blah Blah Théma"
"Plaisirs d'Amour", par "Musique Info"
"Plaisirs d'Amour", par L'"Est Républicain"