"Le FIGARO"

26 Décembre 1997

Ils sont rares en France, les hommes de théâtre dont les créations s'exportent. De même, les compositeurs de musiques de scène ne sont pas légion. Philippe Genty, avec son univers qui navigue entre rêve et fantasme, a toujours fait appel à des musiciens singuliers. Après la réussite de Voyageur immobile, il a de nouveau demandé une musique à Henry Torgue et Serge Houppin pour Dédale, que le Théâtre de la Ville accueille jusqu'au 30 décembre, après sa création l'été dernier à Avignon.Un accordéon hésitant, des climats de synthétiseur, d'étranges bruits, la musique de Torgue et Houppin participe au mystère et à la jubilation des images de Genty. Dans Dédale, il y a la plus virtuose variation sur des portes qui claquent que l'on puisse imaginer. Pour ses neuf comédiens, Philippe Genty a réglé un ballet époustouflant, qui est un des sommets du spectacle. Mais sa réussite n'est pas seulement une affaire de vitesse et de précision dans le jeu et les gestes des interprètes. Une musique rythme, accompagne, éclaire et cadence la scène."Nous avons du proposer vingt-cinq versions de la musique pour cette séquence, explique Henry Torgue. Il ne fallait pas être trop figuratif, ni trop musical. Philippe Genty voulait pour Dédale plus de bruits que dans la musique de Voyageur immobile mais, chaque fois que nous utilisions un bruit qui semblait réaliste ou qui évoquait précisément quelque chose de connu, la scène s'appauvrissait. Il fallait que les bruits soient intégrés à un rythme, à une musique : sinon, on avait une illustration sonore au premier degré qui nous enfermait dans une logique assez pauvre."Alors, Torgue et Houppin se livrent à une étonnante mécanique des sons, en déformant, triturant, amplifiant des bruits quotidiens ou en plongeant dans les ressources des synthétiseurs, Et, au bout du compte, de même que les images que propose Genty sur scène sont à la fois parfaitement compréhensibles et complètement mystérieuses, les musiques bruitistes de Torgue et Houppin sont claires et indéfinies à la fois. Quand Philippe Genty fait évoluer sur scène des sortes de rochers mous, formes entre " la larve et la patate ", comme dit Henry Torgue, les compositeurs travaillent sur " un bruit qui évoquera l'humide, le corporel, mais aussi le choc sur le rocher - ce qui sera en contradiction avec la première strate. Et en même temps, une note tenue qui évolue très lentement, et qui n'a rien à voir avec le bruit, assure l'expression de "aspect lourd et grave de la situation."
Modestie

Torgue et Houppin ont beaucoup travaillé avec des chorégraphes (des lustres de compagnonnage avec Galotta pour le premier) et n'ont pas la moindre condescendance pour la collaboration avec les créateurs visuels, qui répugne à beaucoup de leurs confrères. Au contraire, c'est une féconde modestie qui les anime : " Les spectateurs ont assez à faire avec ce qu'ils voient : ils ne détaillent pas ce qu'ils entendent, mais le perçoivent de manière très précise. Alors, il faut que la musique leur permette de construire eux-mêmes le scénario de ce qu'ils voient. "Cette idée de liberté préside à leurs travaux : Henry Torgue vient de sortir un album de piano solo, d'écrire la musique d'un téléfilm de France 3 qui évoque la sorcellerie dans les Causses, et partage son temps avec la recherche universitaire sur J'environnement sonore.Et, puisqu'il est toujours intéressant d'aborder un domaine nouveau, Torgue et Houppin travaillent à la prochaine création du Parc Astérix, qui devrait entreprendre une grande tournée d'ici à un an : une histoire de France racontée comme un dessin animé sur scène avec des dizaines de comédiens, des cascadeurs et des effets spéciaux. Un autre dédale.

Bertrand DICALE

"Hopi Mesa et les musiques qui durent"

Les musiques de Torgue et Houppin pour Philippe Genty paraissent chez une petite maison de disques singulière, Hopi Mesa, qui ne se consacre qu'à ce domaine difficilement définissable des "musiques nouvelles". Transfuge des grandes multinationales du disque, Jacques Marbehant, son fondateur, s'intéresse à ces musiques , " laissées-pour-compte " , car n'appartenant ni au cercle de la musique contemporaine ni au jazz. Musiques abstraites détachées de la mode, ce sont des " musiques qui durent ", qui s'inscrivent peu à peu, avec insistance, dans le paysage musical.Hopi Mesa n'a publié que quinze albums depuis 1991. Mais quels disques : huit de René Aubry (dont deux musiques de spectacles de Philippe Genty et deux ballets de Carolyn Carlson), trois de Jean-Philippe Goude, trois de Henry Torgue et Serge Houppin (dont Voyageur immobile) et le disque solo de Torgue. Si le tirage moyen tourne entre six et huit mille exemplaires (ce qui est au-dessus de la moyenne des disques de musique classique ou de jazz), Hopi Mesa atteint parfois des scores importants, comme les 75 000 exemplaires de Steppe de René Aubry, musique d'un ballet de Carolyn Carlson utilisé comme générique par l'émission " Bas les masques ", de Mireille Dumas.

B.D.

 

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Henry Torgue & Serge Houppin, Biographie