"LIBERTÉ DE L'EST"

2 Juin 2002

"René Aubry, la voix de l'instrumental"

Musicien instrumentaliste mondialement connu, René Aubry est l'antithèse de la star. Le compositeur fétiche de Carolyn Carlson mène aussi une remarquable carrière solo, en mêlant les cultures d'ici et d'ailleurs. Rencontre entre deux accords dans la cuisine de son père, à Saint-Jean-du-Marché.

EPINAL.

- La musique de "Bas les Masques", c'est lui. Le générique de la campagne officielle des élections présidentielles de 1995, c'est encore lui. René Aubry est partout et nulle part. Il est le paradoxe d'une popularité anonyme. Ses disques se vendent dans le monde entier, mais lui reste discret, ne laissant que très rarement apparaître son visage sur ses albums. Il fait la musique qu'il a envie d'entendre et tant mieux si d'autres se plaisent à l'écouter. Ce Vosgien-là est la thèse de l'anti-star : "Je veux continuer à pouvoir me balader tranquillement dans la rue. Dans mon quartier, à Paris, les voisins me saluent, mais personne ne sait ce que je fais' s'amuse-t-il.

René Aubry est un personnage. Brillant, attachant qui existe loin des chapelles, des écoles, de la musique aux recettes toutes faites. Né à Remiremont en 1956, René Aubry garde de son enfance vosgienne des souvenirs doux et sucrés les parties de pêche dans le Neuné, les descentes en luge, les matchs de foot à Laveline... puis le temps des copains au Stop bar, le QG du jeune Aubry, lycéen à Lapique. "Mon père était receveur des Postes et j'ai beaucoup voyagé au gré de ses mutations, à Moyenmoutier, à Damblain, à Laveline... Jusqu'au jour où il est parti un an dans les Yvelines. C'est là que je me suis réfugié dans la musique. J'avais 14 ans, j'ai acheté une guitare", se souvient-il.

Un premier disque dans la cuisine

Quand ses copains écoutaient Sheila, lui se passionnait déjà pour Brassens, Dylan et Léonard Cohen. Ses premières compositions se font dans le secret. Sur les conseils de son frère aîné, il progresse, se passionne. Il en oublie de décrocher son bac. Qu'importe, la vérité de René Aubry est ailleurs, il veut devenir guitariste. Il monte à Paris, vit de petits boulots jusqu'à devenir l'un des régisseurs de Carolyn Carlson, la chorégraphe américaine. "J'ai ressenti un véritable choc en la voyant danser sur les partitions de John Surman et Igor Wakewitch. J'ai compris soudain ce qu'il était possible de faire avec un instrumental, explique le compositeur. Aubry persiste et les bouts d'essai de ses oeuvres qu'il présente ici et là l'incite à poursuivre. Très vite, il devient le compositeur fétiche de Carolyn Carlson. Il s'exile avec elle à Venise, et sort deux ans plus tard, "Libre parcours" un premier album qu'il- auto-produit dans sa cuisine.

Depuis, René Aubry ne cesse de confirmer sur la voie qu'il a tracée. Sa musique est totalement acoustique, instrumentale, comme des chansons sans parole... Il s'exprime dans un registre musical qui conjugue une pléiade d'instruments entre claviers et mandolines, cuivre et banjo, aux confins d'une multiplicité de genre entre néo-classique, jazz, new-age et rock. "Ma musique, c'est mon blues à moi, mes sensations. C'est ma vision d'un monde plus vivable, plus lucide", explique l'artiste. Son talent éclectique lui apporte des succès qui le sont tout autant. René Aubry signe la musique d'un spectacle pour Philippe Genty, puis de deux films de Gérard Poitou Weber. Et il compose des ballets, toujours pour Carlson, devenue sa compagne. "Steppes", son troisième album se vend à 80 000 exemplaires.

Aux cascades de Tendon

Son travail est couronné en 1998 par un prix aux Victoires de la musique Classique et Jazz. Des succès qui sont loin de le griser. René Aubry reste lui même. Il capture le son au plus près des cordes, comme un torrent sensuel où la séduction feint d'être furtive. Enfant, ii voulait devenir luthier, Il est finalement devenu un grand compositeur qui distille pour le meilleur, une musique sans étiquette. Aubry fait partie de ces musiciens inclassables comme Pascal Comelade ou Yann Tiersen.

Son dernier album, "Invités sur la Terre" sorti en février dernier est déjà un grand succès. René sillonne l'Europe pour en faire la promotion et pour assouvir ce nouveau goût pour la scène. De l'Autriche à l'Italie, de la Grèce à la Slovénie, il est partout. Cet été, il reviendra dans les Vosges où il aimerait un jour pourvoir donner un concert.

Il retournera chez son père à Saint-Jean du Marché, comme il le fait 2 à 3 fois par an. Il retournera en pèlerinage aux cascades de Tendon, un site auquel il a consacré des séquences musicales dans Plaisirs d'Amour, son avant-dernier album.

Le tout avec un autre amour, né il y a tout juste deux mois : Aria, sa fille à qui il pourra dédier les musiques qu'il écrit pour le prochain spectacle de Philippe Genty. A découvrir en 2003, au théâtre de Chaillot.

Jean-Marc TOUSSAINT

 Du tac au tac

Qu'est-ce que vous aimez le plus dans les Vosges?
Ma famille.

Selon vous qu'est-ce qui symbolise le mieux ce département?
L'air qu'on y respire.

Vous devenez président du Conseil général des Vosges. Que faites-vous?
Je me mets à la politique.

Avec quel Vosgien (ou Vosgienne) aimeriez-vous passer un moment?
Miss Brimbelles.

Vous croisez un darou lors d'une randonnée en montagne. Que faites-vous?
Je lui joue un de mes morceaux pour l'amadouer, "La petite cascade".

Qu'est-ce qui vous ennuie le plus dans les Vosges?
Quand je reviens avec ma voiture 75, tout le monde me prend pour un Parisien.

Citez nous dans les Vosges...

Un monument: Le théâtre du peuple.
Un lieu: Le terrain de foot de Laveline-devant-Bruyères.
Une commune: Saint-Jean-du-Marché, là où mes parents habitent, là où je passais mes vacances chez mes grands-parents.
Un personnage célèbre: Yves Simon.
Un plat: La tarte aux brimbelles.
Un animal: Le darou.


Dominique Rudler

"René est aussi un homme de lettres"
Dominique Rudler, aujourd'hui responsable du Comité d'Entreprise de la Trane, a connu René Aubry au lycée Louis Lapicque. Témoignage.

EPINAL.

"Ce qui nous a réunis, c'était ce refus que nous avions l'un et l'autre de la culture officielle qui entraînait le refus des normes de la scolarité classique.
Nos profs s'y étaient habitués et nous appréciaient sans vouloir nous changer. C'est ce souci de la recherche d'une culture hors norme, d'une minorité culturelle qui nous rapprochait.
En 1974, les enseignants devaient consacrer 10 % du temps à des activités extrascolaires. C'est comme cela que notre cours de physique s'est transformé en un festival des chansons de Léonard Cohen et de François Béranger, légèrement interrompu par le censeur qui venait sinformer de cette nouvelle manière d'enseigner la discipline.

René et moi avons également été les instigateurs d'un mouvement de grève contre la réforme Haby. C'était le premier acte politique du camarade Aubry. Ensemble nous avons loupé notre bac. Moi j'ai persévéré, mais pas René qui a toujours refusé les normes de la scolarité officielle qui ne lui plaisaient pas.

Aujourd'hui encore, nous nous revoyons régulièrement. En septembre 2000 après son concert de Nancy Jazz Pulsations, nous étions une tablée d'anciens amis, réunis dans un bistrot et René me délivre un compliment en m'expliquant que je n'étais pas étranger à l'évolution de sa musique et des auteurs que je lui avais fait connaître. J'étais très fier du compliment d'autant que je n'ai jamais été capable d'aligner plus de trois accords sur une guitare. Mais je voudrais lui retourner le compliment, car il a structuré ma pensée, il m'a donné une approche différente de celle de mes parents pour Georges Brassens.

J'écrivais avant de le connaître, mais il a apporté à ma poésie. La comparaison est mal venue : ma poésie est restée dans un cercle très local, alors que sa musique est de réputation internationale.Mais René est également un homme de lettres et la sensibilité qui s'exprime dans sa musique devrait pouvoir se traduire dans des textes. On commence à travers ses concerts à deviner un chanteur.Mon souhait, c'est qu'un jour, il produise enfin ses propres textes, qu'il se débarrasse de cette délicatesse d'un personnage trop poli qui n'ose pas insister, de peur de déranger".


René Aubry Biographie

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