HOPI MESA

par "Le Bulletin"
(N° 82, 11 AVRIL 1994)
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Créé
en 88 pour l'activité éditoriale et depuis deux
ans en tant que label, Hopi Mesa a quatre artistes au catalogue
et un seul salarié, Jacques Marbehant.
Où l'on parle d'autres musiques et d'autres moyens de développement
pour les artistes.
Petit label pour grande musique
Ce qui t'a amené à monter ce label ?
J'ai travaillé de 73 à 88 dans les multinationales, j'ai commencé en tant qu'attaché de presse chez Polydor, j'y ai dirigé ensuite la promotion jusqu'en 81, puis je suis allé chez CBS où j'ai dirigé le département radio promotion. J'ai quitté CBS au départ d'Alain Lévy qui est devenu le patron de Polygram et il m'a demandé de prendre en charge la direction de son propre label, Vigathe, ce que j'ai fait jusqu'au terme du contrat entre Vigathe et Polygram et ensuite, j'ai pris mon indépendance. Et là, j'ai monté en 88 une société d'édition, de production et de promotion. J'ai démarré dès le début d'Hopi Mesa avec René Aubry, en tant qu'éditeur et homme de promotion. Puis fin 91, je suis devenu son producteur.
Cette musique est parfois étiquetée New Age !
C'est une erreur, cette musique est tout sauf ça. Le New Age est un mouvement pseudo philosophique, relaxation, etc... qui émane des USA. On n'a rien à voir avec ça. Et à mon grand dam, malheureusement, chez les disquaires, on est souvent dans les rayons New Age. Parfois nous sommes dans le bac "musiques contemporaines", ou "nouvelles musiques", parfois dans la chanson, mais on n'a rien à voir avec le mouvement New Age et sa philosophie. Certes, nous sommes dans la mouvance des nouvelles musiques et de la musique post moderne, mais nous avons aussi des racines dans la chanson puisque René Aubry vient de la chanson. Ainsi, nous sommes dans cette mouvance qui va de Arvo Pärt à Michaël Nyman en passant par Philip Glass. c'est très très vaste comme domaine.
Essayer de faire des musiques, des disques qui ne soient pas tributaires des modes ou des médias et qui, sur la distance, existeront toujours.
Musique Instrumentale pourrait être une bonne définition ?
Oui, bien sûr. René Aubry, à l'époque, appelait ça 'Chansons sans Paroles", c'est un peu ça.
Quel est le marché de cette musique, en disque et en édition ?
Sur les disques, l'album qui s'est le mieux vendu aujourd'hui est "Steppes" , sorti en 90, qui est aux alentours des 45.000 exemplaires et qui fait actuellement des cadences de 1.500 albums par mois, puisqu'il est l'indicatif, entre autres, de l'émission "Bas les masques" de France 2. Par ailleurs, les premiers albums vendent toujours, très régulièrement. Le premier album d'Aubry "Libre parcours", qui est sorti en novembre 88, fait toujours des cadences très régulières. Le score le plus modeste, c'est la bande originale du film "La révolte des enfants" (on est à 23.000 exemplaires mais le disque est sorti il y a un an et demi et le film va être rediffusé sur France 2 le 25 avril). Quant au dernier album, il tourne merveilleusement bien, j'aurai tendance à dire : "Développons et après, on s'occupera du potentiel" car le potentiel est permanent. L'intérêt de ce label c'est d'être intemporel et de se dire, sans être prétentieux : "Essayons de faire une musique qui survive", pas à l'éternité, mais qui dans le temps soit intemporelle. En fait, voilà ma motivation : essayer de faire des musiques, des disques qui ne soient pas tributaires des modes ou des médias et qui, sur la distance, existeront toujours.
Ils ne sont pas tributaires des médias parce que les radios en diffusent très peu.
Pourtant elles en diffusent, mais par des biais un peu divers. Par des génériques ou des illustrations sonores Par exemple, on regarde l'émission "52 sur la Une", "Ushüaia","'Ex,Libris", "Envoyé Spécial", "Les Brûlures de l'Histoire", "La Marche du Siècle", "Animalia", "Océaniques"... et on entendra du Aubry, du Torgue-Houppin ou du Goude. C'est une musique qui fait partie de notre environnement, pratiquement quotidiennement . J'ai envie que ces musiques instrumentales soient destinées au plus large public qui soit. On peut nous mettre dans des chapelles au départ, mais on constate qu'à la fin le public a envie d' écouter d'autres musiques, qu'il a une folle envie de ça.
Les ressources proviennent donc de l'édition (même si un générique pousse les ventes).
Une vente de 40.000, c'est quand même conséquent ! Disons qu'il y a trois tiers. Un des droits de synchronisation (publicités télé ou radio, ou institutionnels), un en édition et le dernier en vente.
On exporte beaucoup. Le mois dernier, nous avons fait 50 % à l'export. La tendance moyenne est plutôt entre 20 et 30% mais ça augmente tous les jours.
Le fait d'être un générique génère des droits et c'est aussi le seul moyen de promotion grand public !
Ce n'est pas le seul parce que nous avons quand même des soutiens très réguliers de certaines radios. Le tout premier qu'on ait eu, dès 88, sur Aubry, c'est FIP. Et on sait que FIP est écoutée par un public qui achète beaucoup de disques. Ça a été un démarrage et ensuite, nous avons eu un appui très régulier sur Inter, puis France Musique, France Culture... nous avons une aide assez régulière d'Europe 1 ou de temps à autre de RTL. Nous ne sommes pas des marginaux et nous ne souhaitons pas du tout l'être. C'est une musique qui peut très bien tourner en radio, être annoncée et désannoncée.
Tu travailles avec quelques FM ?
De temps à autre, on inclut des chansons dans les albums d'Aubry. On envoie alors des CD singles aux FM. Il fut une époque où j'envoyais systématiquement les albums à toutes les radios du Bulletin et même à d'autres, et quand je rappelais pour avoir un feedback, on me répondait "C'est pas notre créneau". Donc là, j'ai un peu levé le pied et maintenant je n'envoie que des singles. Il y a eu tout de même certaines radios régionales comme Top Music, Bleu Marine, Fréquence 1, Radio France Loire Océan ou Forum... qui diffusent cette musique, modérément, à dose homéopathique... Des radios du Rock 30 aussi. C'est vrai que je ne les harcèle pas régulièrement parce que je ne peux pas avoir le dialogue d'une maison de disques en disant : "Tu me le mets en rotation......" Ce que je souhaite, c'est qu'il y ait une présence toute l'année. J'ai sorti un dernier CD single d'Aubry avec deux chansons. Il y a eu à peu près 20-30% de réponses positives. Et souvent des gens qui ont travaillé chez des disquaires et qui me disent : "Oui, effectivement je connais, c'est très bien, mais je ne te promets pas que je programmerais intensivement". Mais bon, je ne cherche pas du matraquage, à la limite je suis même contre. Parce que c'est un peu déflorer, il faut aussi que l'auditeur ait une espèce d'instinct de découverte. Mais il faut l'avouer, sur certaines FM, la culture musicale est limitée aux cinq dernières années, c'est dommage.
La presse ?
J'ai été très agréablement surpris du fait que la presse quotidienne régionale fasse vendre. La presse nationale aussi, mais bon, comme nous sommes malheureusement catalogués dans une mouvance, c'est toujours difficile pour la presse nationale, il y a très peu de gens qui s'intéressent aux nouvelles musiques. Cela dit, ça s'ouvre un peu, il y a quelques mensuels comme les Inrocks, Rocksound ou l'Etudiant, même VSD ou l'Evénement du Jeudi qui commencent à s'intéresser à nous.
La scène n'existe pas ?
Si. C'est encore un autre aspect. Henri Torgue et Serge Houppin sont les compositeurs d'un chorégraphe, Jean-Claude Gallotta, qui tourne à travers le monde, Aubry a travaillé pour Carolyn Carlson, pour la compagnie Philippe Genty ou pour la danseuse étoile Marie-Claude Pietragalla. Et chaque fois, après les spectacles, nous réalisons des ventes assez conséquentes.
Mais sur scène, ce sera toujours de la musique d'accompagnement. On ne verra pas Aubry seul, par exemple?
Justement. Nous préparons un spectacle pour le festival Time Zone qui existe depuis neuf ans à Bari (Italie). Ce n'est pas simple, mais normalement, le 28 mai à Bari, René sera sur scène avec douze musiciens classiques venant du conservatoire de Bari et deux musiciens additionnels français. Ce sera un test et j'espère qu'après, on tentera quelque chose en France ?
L'international, c'est une aubaine pour la musique instrumentale ?
On exporte beaucoup. Le mois dernier, nous avons fait 50% à l'export. La tendance moyenne est, plutôt entre 20 et 30% mais ça augmente tous les jours. En Italie, Aubry commence à se faire un nom. Nous y avons fait plusieurs pubs et indicatifs d'émissions de télé. C'est en Europe qu'on exporte beaucoup, en Allemagne, Autriche, Belgique, Suisse, Espagne, Portugal, Danemark, Norvège, Suède... Là on a le plus de mai pour l' Instant, c'est avec les Etats-Unis et l'Angleterre.
Mon grand regret, c'est que l'expérience Fnac/WMD s 'écroule. Que restera-t-il alors comme distributeur en France ?
C'est dans chaque pays des distributeurs indépendants ?
Oui, par l'intermédiaire de WMD qui a un client privilégié par catégorie de musique. Et je dois dire qu' avec WMI, qui est la section export de WMD, je suis fou de joie parce qu'ils font un travail extraordinaire. Le Japon aussi est un marché où l'on commence à bien exporter, enfin quelques centaines par numéro, mais c'est très régulier et ça, c' est bon signe.
A côté d'Aubry, tu as deux autres artistes...
Oui, Jean-Philippe Goude qui a un talent extraordinaire. Je l'avais découvert parce qu'il avait fait l' indicatif de "Caractères" (feu - émission littéraire de Bernard Rapp). C'est une des musiques les plus belles qu'il m'ait été donné d'écouter, à mi-chemin entre la musique baroque et la musique contemporaine. On prépare un nouvel album pour septembre. Je l' signé en licence car il est produit par une boîte qui s'appelle Mr. Spot. Par contre, Henri Torgue et Serge Houppin, c'est le même cas de figure qu' Aubry, je suis producteur. C'est une musique qui me touche profondément. Henri et Serge sont dans la lignée d'un Sakamoto.
Tu ne signerais pas quelqu'un qui ne t'intéresserait pas personnellement ?
Non. C'est trop d'implication au niveau du temps, c'est impossible. C'est fini, Il fut une une époque où j'ai travaillé dans des Multinationales à diverses responsabilités, je ne dis pas que je faisais des concessions mais on était sensé défendre notre catalogue dans son entièreté alors qu'on a toujours des préférences. Et Dieu,sait que oui, j'ai donné dans la variété, dans le rock, beaucoup donné. Et comme je ne suis pas un homme politique ou carriériste, avoir un poste dans une multinationale ne me concerne plus vraiment. Il y a un moment où on a envie de faire les choses par passion, et d'être fier de le faire. Et que ça marche un tantinet, sans non plus devenir milliardaire, ce qui n'est pas ma vocation. Ma vocation, c'est de faire un métier par passion et en toute autonomie, ce qui n'est pas facile.
Seul dans ton label, comment vois-tu les grands débats de l'industrie, puisque tu n'es concerné ni par les médias FM, ni par les quotas, peut-être par le prix plancher du disque ?
Je pense effectivement qu'on devrait faire baisser le prix du disque. le suis ces débats-là bien sûr. C'est vrai que le disque est trop cher en France et qu'il faut vraiment faire un effort, mais le prix plancher a-t-il aidé le livre ?
Ça a aidé les petits libraires à survivre...
Ça se discute, ce n'est pas non plus une évidence. Que reste-t-il comme petits disquaires ? Cinquante en France ? Deux sur Paris ? C'est vrai problème, c'est le mal français, les multinationales les ont vraiment oubliés en courant après leurs chiffre d'affaires. Elles étaient prêtes à faire des ristournes colossales aux hypers et ont laissé péricliter le disquaire traditionnel. C'est un vrai drame et c'est une des raisons pour lesquelles je me suis éloigné de ce genre de structures. Face à cela, on peut aussi essayer de suivre des chemins différents. Il faut être créatif, passer par les trous de souris... et des indépendants, il y en a quand même pas mal en France et souvent, ils sont à l'origine de beaucoup de nouvelles carrières. Mon grand regret, c'est que l'expérience Fnac/WMD s'écroule. Que restera-t-il alors comme distributeur en France ?
Il y a des projets de création de distribution indépendante, tu serais partant ?
J'aimerais vraiment. Mais il y a eu des tentatives qui se sont avérées ne pas fonctionner. Oui, je pars demain si certaines personnes que j'aime bien sont dans ces groupes-là. Mais je ne partirais pas à l'aventure avec des gens que je ne connais pas. Si c'est pour faire du business, moi, ça ne m'intéresse pas.
Hopi Mesa vit tout à fait correctement aujourd'hui ?
Oui. Il y a des artistes sur lesquels je ne fais pas de gros bénéfices mais au moins j'équilibre, j'exporte et j'investis sur le temps et sur la qualité. Je ne me fais pas un énorme salaire, mais tous les six mois, je regarde mon bilan et je me dis : "Tiens, je vais me permettre une prime".
C'est donc la structure la plus légère et la plus souple possible ?
Oui, sachant que pour la négociation des contrats tant sur la production que sur la distribution ou les droits de synchronisation, Daniel Margules de DM Conseil fait un excellent travail.Il a abrité ma boîte au moment de sa création, et c'est un des rares qui, dans toutes ses négociations, défende les indépendants face aux multinationales.
Rémi BOUTON
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